Les voiles reviennent sur la baie d’Ha Long : écho d’un temps passé
Sur les eaux de Baie d’Ha Long, classée au patrimoine mondial, les silhouettes calcaires semblent immuables. Pourtant, le paysage a changé au fil des décennies. Autrefois, avant les bateaux à moteur et les croisières contemporaines, la baie vivait au rythme du vent. Des jonques en bois à trois cloisons glissaient entre les îlots, leurs voiles brun sombre tendues face au large.
Aujourd’hui, leur retour suscite une émotion particulière. Plus qu’un simple élément visuel, ces voiles renouent avec une mémoire maritime longtemps effacée.
Un héritage maritime profondément ancré
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Les jonques à trois cloisons et la voile “aile de chauve-souris”
Pendant des générations, les habitants des villages flottants utilisaient des jonques traditionnelles conçues selon une structure à trois cloisons. Cette architecture assurait stabilité et résistance face aux courants parfois imprévisibles de la baie.
La voile, souvent teintée à partir d’écorces ou de résines naturelles pour renforcer sa durabilité, adoptait une forme particulière dite “aile de chauve-souris”. Grâce à un système précis de cordages, ces bateaux pouvaient même naviguer contre le vent. Tout reposait sur l’expérience des marins et leur connaissance fine des courants et des brises locales.

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Un savoir-faire exigeant
Construire une telle embarcation relevait d’un véritable artisanat. Le choix du bois était déterminant : il devait résister à l’humidité, rester souple sans se fissurer. Chaque planche était ajustée à la main. La voile était cousue et testée à plusieurs reprises pour trouver l’équilibre parfait entre la coque et le vent.
Ce savoir-faire ne s’apprenait pas dans les livres, mais sur l’eau, au contact direct des éléments.

Pourquoi les voiles ont-elles disparu ?
À partir de la fin du XXe siècle, la modernisation a profondément transformé la baie. Les bateaux à moteur ont progressivement remplacé les jonques traditionnelles. Plus rapides, plus rentables, mieux adaptés à l’essor du tourisme, ils ont répondu aux nouvelles exigences économiques et aux normes de sécurité maritime de plus en plus strictes.
Peu à peu, les voiles brunes ont quitté l’horizon. Le métier de constructeur de jonques s’est raréfié. Pendant de longues années, ces silhouettes ont survécu seulement dans les photographies anciennes et dans les souvenirs des artisans les plus âgés.

Une renaissance portée par la mémoire
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Restaurer un patrimoine oublié
La décision de faire renaître les voiles n’a pas été simple. Il a fallu retrouver les plans anciens, consulter les artisans encore détenteurs du savoir-faire, sélectionner le bois approprié et reconstruire les coques selon la technique traditionnelle.
Chaque détail comptait : la tension des cordages, la coupe de la voile, l’équilibre global du bateau. Restaurer ces jonques signifiait aussi transmettre à nouveau des gestes presque disparus.

Selon les prévisions, le nouveau produit touristique de la province de Quang Ninh, avec ses voiliers rouges, devrait être lancé officiellement au début du mois de mars prochain. Environ dix embarcations de ce type sont appelées à naviguer sur la baie.
Les voiliers évolueront dans une zone située à seulement quelques dizaines de mètres du rivage. Chaque bateau pourra accueillir un petit nombre de passagers, principalement pour des balades, des expériences immersives, des prises de vue et une découverte culturelle.

Les visiteurs étrangers manifestent un intérêt particulier pour cette activité. À bord, ils auront l’occasion d’en apprendre davantage sur la vie des pêcheurs, notamment ceux dont les bateaux sont amarrés à proximité.
Une fois en service, les voiliers ne pénétreront pas dans la zone centrale protégée ; ils proposeront un itinéraire le long du littoral d’environ quarante minutes. Ce projet s’inscrit dans la volonté des autorités locales de diversifier l’offre et de renforcer la dimension expérientielle pour les voyageurs vietnamiens et internationaux.
Elles ne cherchent pas à rivaliser avec la technologie. Elles rappellent simplement que la baie a longtemps vécu grâce au vent.
Un lien entre passé et présent
Le retour des voiles sur la baie d’Ha Long dépasse la dimension touristique. Il s’agit d’un geste culturel, d’une manière de réintégrer dans le paysage une image fondatrice de l’identité locale. Observer ces voiles gonflées par la brise, au coucher du soleil, crée une impression singulière. Comme si le temps s’étirait. Comme si le passé et le présent se répondaient silencieusement sur l’eau.
Dans ce décor minéral et marin, chaque voile tendue devient un trait d’union. Non pour revenir en arrière, mais pour rappeler que le développement peut aussi s’appuyer sur la mémoire. Et qu’au cœur d’un site mondialement connu, il reste toujours une place pour la lenteur, la transmission et le respect du patrimoine vivant.






